Entretien avec l’organiste titulaire sur la grande rénovation de l’instrument emblématique de Saint-Pierre

© Grégoire Fillion

Après plus de vingt ans au service de la musique sacrée, Vincent Thévenaz, organiste titulaire de la Cathédrale Saint-Pierre, nous raconte son parcours et dévoile les coulisses du vaste chantier de restauration de l’orgue Metzler. Entre respect du patrimoine, innovations technologiques et ouverture à la création contemporaine, il partage sa vision d’un instrument qui relie le passé à l’avenir, au cœur de la vie musicale de la Cathédrale.

Quel est votre parcours et comment êtes-vous devenu organiste titulaire de la Cathédrale?
J’ai commencé le piano vers l’âge de 6 ans, puis l’orgue à 14 ans. Je suis entré à 18 ans au Conservatoire de Genève dans la classe de François Delor où j’ai obtenu à 23 ans le diplôme de soliste avec distinction. En parallèle, j’ai aussi obtenu un diplôme de piano, un master en musicologie à l’Université et suivi les études de théorie musicale pour avoir une formation aussi complète que possible autour de la musique. Durant mes études, j’ai fait des remplacements dans de très nombreuses paroisses de différentes religions (protestantes, catholiques, anglicanes, luthériennes, juives, etc.). A la fin de mes études, j’ai été nommé organiste de la paroisse de Chêne où je suis resté 13 ans, de 2004 à 2017, avant d’être nommé sur concours organiste de la Cathédrale à la succession de mon maître et ami François Delor.

Quel est votre rapport à l’orgue et en quoi les travaux qui vont être entrepris sont-ils exceptionnels par rapport à ceux qui sont réalisés régulièrement?
L’entretien régulier de l’orgue permet de lui maintenir son accord et de régler les petits détails qui permettent d’espacer les gros travaux jusqu’à une vingtaine d’années (la dernière révision date de 2003). En revanche, le «relevage» consiste à démonter l’ensemble des pièces de l’orgue pour en assurer la fiabilité à long terme, en remplaçant les matériaux usés, en nettoyant les tuyaux de la poussière accumulée, en réglant soigneusement la mécanique. A cette occasion, on peut soigner certains éléments d’ordinaire inaccessibles et améliorer des dispositifs techniques qui montreraient des signes de faiblesse. Enfin, une fois l’orgue révisé et remonté, on accorde et harmonise chaque tuyau pour qu’il se mélange parfaitement avec les autres et retrouve son caractère d’origine (ce qui nécessite le silence absolu).

L’orgue va être modernisé, notamment par l’ajout d’accessoires électroniques. Pouvez-vous nous en dire plus ? Que rendront-ils possible?
Les nouveaux dispositifs respectent l’orgue tel qu’il a été construit, tout en agrandissant le spectre de ses possibilités : des micros dans l’orgue permettront d’en capter le son et de le transformer en temps réel pour créer en quelque sorte un deuxième orgue virtuel qui dialoguera avec l’instrument réel. Cela ouvre des perspectives sonores immenses dont les limites tiennent uniquement à notre créativité! Des pièces de notre temps pourront être jouées, mais cela stimulera surtout l’inventivité d’improvisateurs et de compositeurs pour explorer de nouvelles sonorités et écritures d’aujourd’hui et de demain. Je me réjouis particulièrement d’entendre comment chaque musicien s’appropriera le système pour lui faire dire des choses différentes! Ce système, encore très peu courant de nos jours, lui donnera une aura unique. De manière plus pratique, différents systèmes d’aide faciliteront l’accès à des changements de registration et augmenteront le confort de jeu. Un nouvel équipement vidéo permettra enfin à l’organiste de bien voir ce qui se passe dans la cathédrale, facilitant le travail pour de nombreuses situations (notamment les grandes cérémonies, prestations de serment, mariages, funérailles, etc.).

En tant qu’organiste titulaire, quelles sont les perspectives à plus long terme pour cet instrument et la musique à la Cathédrale Saint-Pierre?
L’orgue Metzler de la Cathédrale est un instrument exceptionnel, une icône de son temps dont la réputation est internationale, autant par son caractère visionnaire que par les enregistrements célèbres qui y ont été faits. Ses concepteurs de 1965 ont souhaité un instrument qui serve autant la musique du passé que la création de notre temps. Prolonger cette pensée en lui ouvrant les portes du XXIe siècle est donc un engagement essentiel et logique. Cet orgue touche encore aujourd’hui les auditeurs autant que
les organistes, ce qui est une belle preuve de la qualité de sa conception, quand on sait que les instruments précédents n’ont pas résisté aux changements d’esthétique d’une génération à l’autre. Grâce aux perfectionnements techniques qui en limitent aujourd’hui l’utilisation, il pourra pleinement exprimer son potentiel: création, projets interdisciplinaires, nouvelles formes de concerts, enregistrements lui donneront une présence pour les visiteurs de la cathédrale autant qu’une réputation au-delà de nos frontières.
Ces travaux vont-ils améliorer les conditions et la qualité des captations des cultes et des concerts?
Oui. Non seulement l’orgue aura une fiabilité à 100%, un confort de jeu largement augmenté, des capacités de mémoire pour les registrations (le choix des sonorités) quasiment illimitées, sa sonorité retrouvera toute sa splendeur, mais le système de prise de sons et de caméras sera aussi mis à jour
pour une captation optimale, dont l’usage pourra servir pour toutes les nombreuses occasions d’utilisation.

Comment a été choisie l’entreprise Metzler? Était-il important que ce soient les héritiers des facteurs d’origine qui procèdent à cette grande rénovation?
Le processus d’adjudication des travaux s’est déroulé de manière extensive, en demandant à plusieurs manufactures de proposer un projet répondant au cahier des charges. Puis, après consultation d’experts, un deuxième tour a précisé certains points. A cette occasion, la manufacture Metzler s’est
montrée non seulement très engagée vis-à-vis de cet orgue, mais aussi capable de répondre à toutes les demandes de manière optimale. Il est réjouissant que le lien avec les constructeurs soit ainsi perpétué.

Une interview à retrouver également dans notre lettre d’information du mois de décembre 2025.